> simulations 3D du Mont Blanc (835 Ko)
> cartes: itinéraire de l'ascension (545 Ko), itinéraire de la descente (567 Ko)
> version .pdf de ce récit avec photos supplémentaires: première partie (807 Ko), deuxième partie (745 Ko)

 

Récit d'une Ascension du Mont Blanc

 

de gauche à droite, le Mont Blanc du Tacul, le Mont Maudit, et le Mont Blanc; au premier plan, l'imposante Aiguille du Goûter (le triangle rocheux), puis le Dôme du Goûter (la masse neigeuse au centre) et finalement le Mont Blanc Tout a commencé il y a deux ans. Un projet lancé comme ça. Faire le Mont Blanc. Le temps passe, et le projet tombe à l'eau. Pas le temps. Pas entraînés. Un an plus tard, l'idée refait surface. Cette fois, le projet résiste et se précise, même si le groupe connaît pas mal de modifications dans sa composition : on était trois, puis quatre, finalement deux, puis de nouveau quatre, et enfin deux, Greg et moi. Nous bloquons la dernière semaine de juin 2002. C'est une bonne période nous dit-on, car il y a (relativement) peu de monde et la neige est de bonne qualité. Afin d'augmenter nos chances de succès, nous optons pour la formule la plus complète, le " stage Mont Blanc ". Nous aurons un guide à notre disposition pendant 5 jours pleins. Outre l'ascension elle-même, le programme comprend un apprentissage des techniques d'évolution en haute montagne et une acclimatation à l'altitude élevée. Avantage non-négligeable, cette formule offre une grande flexibilité face aux caprices de la météo.

Chaque année (ou presque) me voit partir en montagne pour y faire de la randonnée agrémentée de quelques petits glaciers, quelques 3000 et quelques nuits en refuge, mais mon expérience d'alpiniste est pour ainsi dire nulle. Ma seule expérience un tantinet technique remonte à trois ans : l'ascension de l'Aiguille du Goûter. C'est également la seule fois que j'ai foulé le massif du Mont Blanc et que j'ai fait connaissance avec le cramponnage et l'utilisation du piolet. Cette ascension n'est bien sûr pas des plus intéressantes, mais sur le moment j'ai été très impressionné par le gigantisme du massif, nettement plus imposant que le petit coin sympathique de notre Valais familial.

Faire le Mont Blanc n'était pas un rêve de toujours, car longtemps il m'a semblé totalement hors de portée. Ce n'était pas pour moi. Plus tard, l'ascension de l'Aiguille du Goûter et l'étude approfondie du massif à travers cartes et récits m'a permis de démystifier ce géant des Alpes. Je le voyais alors autrement, comme un challenge, comme l'aboutissement de 20 ans de randonnée. Sans être attiré par l'aspect technique de la montagne, j'avais envie d'aller plus haut, plus loin. Je voulais me prouver que mon amour de la montagne, très relatif mais pourtant assez prononcé pour quelqu'un qui habite un pays qui culmine à 693 mètres d'altitude, pouvait me mener au sommet du Mont Blanc. Cela dit, je ne ma faisais pas d'illusions, je savais que j'allais souffrir pour arriver en haut.

Au niveau de l'entraînement, je n'étais nulle part. Même si je suis globalement en bonne santé, je ne suis pas extrêmement sportif et j'allais devoir " partir de zéro ". Mon premier jogging, 6 mois avant le jour J, devait s'arrêter après 3 km, le cœur au bord de l'explosion et les jambes tremblantes. Il faudra du temps et l'aide d'un ami pour grappiller patiemment kilomètre après kilomètre et parvenir à faire 10 kilomètres en 50 minutes, deux fois par semaine. Un mois avant le départ, nous ferons les 20 kilomètres de Bruxelles en 1 heure et 50 minutes. Ce dernier test était pour moi le signe que je pouvais partir, que j'avais fait ce qu'il fallait pour atteindre mon objectif. J'étais bien sûr conscient, en bon pessimiste, que la météo et le fameux mal des montagnes pouvaient être impitoyables, mais je refusais l'éventualité de ne pas arriver en haut à cause d'un manque d'entraînement.

Rassembler le matériel nécessaire me demanda pas mal de temps. Je ne voulais rien laisser au hasard ; je portais mes chaussures tous les jours et réfléchissais au réglage des sangles de mon sac à dos et à l'arrimage de ma gourde, je mis au point une mini-pharmacie étanche contenant une collection impressionnante de médicaments divers. Une partie de cette préparation allait s'avérer inutile, mais elle allait me permettre, à la veille du départ, de me sentir prêt, dans ma tête et dans mes jambes. J'avais mis toutes les chances de mon côté.

La préparation psychologique m'amenait souvent sur le net, à la recherche d'un récit, d'une info, d'un conseil, d'une photo ou de tout autre renseignement qui pourrait m'être utile. Je consultais régulièrement les bulletins météo du massif, afin de faire connaissance avec ce paramètre aussi versatile qu'incontrôlable. J'étudiais la carte topographique du Mont Blanc et les différents itinéraires menant au sommet. Je calculais les dénivelés et les distances à vol d'oiseau, sur base desquels je réalisais des profils d'altitude. J'analysais les différents passages possibles, les plus abruptes ou au contraire ceux qui permettraient de souffler. Je faisais connaissance avec ce milieu hostile et fascinant à la fois, en vue de notre future confrontation.

Vendredi 21 juin 2002 19h00. Arrivée à la chambre d'hôte à Servoz, petit village situé à 800 mètres d'altitude, à environ 10 minutes de route de Chamonix. Tout en faisant partie du périmètre touristique de Chamonix et du Mont Blanc, Servoz bénéficie d'une ambiance plus calme et conviviale que sa grande sœur. Il fait une chaleur impressionnante (35°C) et les prévisions pour les jours à venir sont bonnes. Ca s'annonce plutôt bien. Nous n'avons rendez-vous avec notre guide que le lendemain à 18h30 et avons donc quartier libre pendant 24 heures. Nous en profiterons pour nous reposer et pour faire une petite mise en jambes, avant le début de la grande aventure.

Le soir même, nous déballons méticuleusement notre matériel et affinons les réglages et les tests, tout en échangeant nos idées et nos doutes quant à l'épreuve qui nous attend. Cela fait, nous profitons de la vue exceptionnelle qu'offre le jardin sur l'Aiguille et le Dôme du Goûter. A l'aide de jumelles, d'une carte et d'une boussole, nous analysons le panorama qui s'offre à nous. Si tout va bien, nous serons là-haut dans six jours tout au plus.

Samedi 22 juin. Comme prévu, nous décidons de profiter de notre journée libre pour une mise en jambes, histoire de se remémorer " comment ça marche " et de tester nos chaussures et nos sacs. La mise en jambes deviendra une bonne marche de cinq heures et de 2000 mètres de dénivelé, offrant quelques belles vues sur notre objectif principal. A part les chaussures de Greg qui sont trop petites (il en louera d'autres), notre matériel semble en ordre et je me sens en confiance. Je décide de me passer de mes bâtons de randonnée pour le reste de la semaine, car je manque dramatiquement de coordination et leur utilisation me fatigue plus qu'elle ne m'aide.

Le soir, nous rencontrons notre guide, Mickaël. 29 ans, gendarme à Chamonix, il ne prend que quelques clients par an (des " copains " comme il dit), lorsqu'il lui reste des vacances. Il nous avouera le lendemain que c'est sa première ascension du Mont Blanc, même s'il connaît le massif comme sa poche, pour y avoir effectué de nombreux sauvetages. Nous faisons connaissance autour d'un verre et discutons du programme de la semaine. Nous décidons d'ajouter une nuit en refuge pour le dimanche ou le lundi soir. Seule la nuit en refuge la veille de l'ascension est prévue dans le programme du stage (et dans son prix), mais nous pensons qu'une nuit supplémentaire améliorera notre acclimatation. Je fais part à Mickaël de mon souhait de faire l'ascension par les trois monts, car j'ai déjà fait une partie de l'autre voie trois ans auparavant (l'ascension de l'Aiguille du Goûter). Il est encore trop tôt pour se décider, il veut d'abord nous voir à l'œuvre. Après avoir vidé nos verres, nous allons louer le matériel que Mickaël n'est pas en mesure de nous prêter. De retour à Servoz, Mickaël nous téléphone. La course d'entraînement qu'il envisageait (l'ascension de l'Aiguille d'Argentière (3900 mètres) avec nuitée au refuge d'Argentière (2771 mètres)) n'est pas réalisable car le téléphérique des Grands Montets n'est pas encore ouvert. En compensation, il nous propose pour le lendemain une journée sur la Mer de Glace, pour la très classique " école de glace ".

Mickael et moi sur la Mer de GlaceDimanche 23 juin. Nous avons rendez-vous à la gare pour prendre le train du Montenvers qui nous mènera sur la Mer de Glace. Sur le parking, Mickaël vérifie le contenu de nos sacs et en élimine la moitié, qu'il juge superflu et que nous laisserons dans la voiture. Dans le train, nous retirons les anti-bottes de nos crampons, inutiles sur la glace. Après une quinzaine de minutes, nous arrivons au Montenvers (1913 mètres d'altitude), un de ces endroits où se côtoient, dans la plus grande simplicité, touristes en sandales et alpinistes de tous niveaux. Nous descendons rapidement les échelles pour atterrir sur le glacier où se bousculent plusieurs dizaines de cordées, la plupart, comme nous, faisant leur école de glace.

Nous équiper demandera vingt minutes baignées de maladresse, sans compter les réglages ultérieurs. Trois jours plus tard, il ne nous faudra plus que cinq minutes pour faire les mêmes manœuvres. Les quelques heures qui suivent sont consacrées à l'apprentissage des techniques de progression sur glace, à tous les niveaux d'inclinaison. Nous apprenons également à faire confiance à nos crampons et à notre piolet, à connaître leurs possibilités mais aussi leurs limites. Cette initiation est la deuxième pour moi -il y a trois ans je suis monté par la Mer de Glace au refuge du Couvercle- mais je me rends compte que j'ai quasi tout oublié, et il faut bien avouer que Greg se débrouille bien mieux que moi. Tout ça n'est pas trop mon truc en fait, je préfère la neige. Cela dit, cet apprentissage s'avérera très utile, voire indispensable, lorsque nous nous lancerons à l'assaut du Mont Blanc. Tout en faisant les guignols sur les pentes de glace plus ou moins verticales, nous nous découvrons une passion commune pour la BD, et nos références cinématographiques sont fort similaires.

école de glace sur la Mer de Glaceécole de glace sur la Mer de Glace Nous rentrons sur Cham' en fin d'après-midi et nous nous donnons rendez-vous le lendemain à l'aube pour la première benne vers l'Aiguille du Midi. Mickaël nous propose de passer la journée dans les environs de l'Aiguille avant de loger au refuge des Cosmiques. Le mardi après-midi et le mercredi matin nous permettraient ensuite de nous reposer avant de remonter aux Cosmiques pour effectuer l'ascension le jeudi en faisant la traversée du Mont Blanc. Il semble en effet que les conditions de neige et de glace de cette voie soient suffisamment favorables.

Les prévisions météorologiques pour le lendemain ne sont pas terribles, même si elles s'améliorent pour les jours suivants. Cela nous conforte dans notre idée de laisser l'ascension pour le dernier jour du stage et de profiter du lundi et du mardi pour monter haut et s'acclimater, ce qui peut se faire quelle que soit la météo, quitte à ne pas faire de course pendant ces deux jours. Nous nous quittons et rentrons sur Servoz. Le soir, nous préparons consciencieusement notre sac pour notre première montée en altitude.

Lundi 24 juin. Tout comme la veille, la préparation matinale prend plus de temps que prévu, et il faut finalement se dépêcher pour arriver à l'heure au téléphérique de l'Aiguille du Midi. Nous avons pris presque tout notre matériel et de la nourriture pour deux repas. Le programme est assez flou et dépend des conditions météo. Justement, le temps n'est pas folichon, et la benne pénètre rapidement dans une épaisse couche nuageuse qui recouvre tout le massif, au grand dam des touristes asiatiques. Arrivés au sommet, à 3842 mètres d'altitude, on a beau s'y attendre, c'est saisissant : blizzard, pluie, vent, et un froid mordant.

Pas le temps de s'extasier sur l'absence de vue, Mickaël donne le ton : mettez tout ce que vous avez comme vêtements. Petit ajout : on se dépêche ! Je ne sais pas pourquoi il faut se dépêcher, peut-être est-ce parce que la pluie a cessé et qu'elle peut reprendre d'une minute à l'autre. Mais bon, dans ce genre de situations, on ne pose pas de questions et on fait ce que le guide nous dit de faire. Une fois harnachés, casque sur la tête, piolet à la main, crampons aux pieds et corde au baudrier, nos sacs sont presque vides. Dans l'immédiat, la seule chose à faire est de rejoindre le refuge des Cosmiques et d'y attendre une accalmie. Pour la descente de la crête de neige qui rejoint le Col du Midi, Greg passe en tête, je le suis et Mickaël ferme la marche. C'est assez vertigineux mais les nuages et le vent nous empêchent de réaliser. Mickaël ne cesse de haranguer Greg pour qu'il accélère, je ne sais pas pourquoi.

Arrivés sur le plateau du Col du Midi (3532 mètres), nous pouvons souffler un peu. La partie dangereuse est derrière nous. Jusqu'ici, l'altitude ne s'est pas encore faite sentir, mais nous n'avons fait que descendre. Après une courte pause, nous reprenons notre marche vers le refuge, situé quelques dizaines de mètres plus haut (3613 mètres). Immédiatement, Mickaël, qui est passé en tête, adapte le rythme à la montée. J'apprécie cette décélération car elle me permet de gérer ma respiration plus facilement et d'arriver au refuge sans devoir puiser dans mes réserves. Nous n'aurons pas eu de pluie, contrairement à d'autres cordées arrivées plus tard et dont le matériel détrempé aura eu bien du mal à sécher. Mes seules expériences de refuge en altitude, ceux de Tête Rousse et de l'Aiguille du Goûter, me faisaient penser que plus le refuge est haut, plus il est exigu et inconfortable. Le refuge des Cosmiques fait sans aucun doute exception à cette règle, on y trouve un confort bien supérieur à beaucoup de refuges situés plus bas et même accessibles par la route.

Après nous être débarrassés de nos armures, nous nous installons dans la salle commune. Le temps reste infect, rendant toute sortie impossible jusqu'à nouvel ordre. J'attends stoïque que les effets de l'altitude se fassent sentir, mais à part la tête un peu lourde, rien ne se manifestera. Pour passer le temps, nous faisons notre premier scrabble. Il sera suivi par plusieurs autres parties le soir même et les jours suivants. Le refuge est presque vide à cette heure-ci. D'autres personnes arriveront plus tard, mais le refuge ne sera qu'à moitié plein ce soir-là, de sorte que nous recevons six couchettes pour nous trois. Au refuge de l'Aiguille du Goûter, c'est le contraire, il faut en général se partager trois couchettes pour six… Le temps passe, nous mangeons un bout et nous nous reposons, Greg en dormant et Mickaël et moi en lisant et en jouant au scrabble. Il paraît que c'est de cette manière, en se reposant, que l'acclimatation est la plus effective, même si trois semaines sont en fait nécessaires pour une acclimatation physiologique complète. En début d'après-midi, le temps s'améliore et le soleil recommence à pointer son nez. Il est temps de tenter une sortie ! En prenant tout notre temps (cette fois), nous nous harnachons, sans prendre les sacs à dos. Nous nous dirigeons vers le Col du Midi et continuons ensuite tout droit vers la Pointe Lachenal, petit groupement de sommets rocailleux situés à gauche du Mont Blanc du Tacul. Arrivés au pied de la Pointe, ça commence à monter assez fort et la neige fait place à la glace. Celle-ci est de très mauvaise qualité, à cause de la pluie qui est tombée quelques heures auparavant. Grâce à notre apprentissage sur la Mer de Glace, nous savons comment évoluer sur ce type de surface et d'inclinaison.

Je me rends toutefois vite compte que les choses sont fort différentes ici. Tout d'abord de par l'altitude. Attaquer des pentes raides et glissantes requiert beaucoup d'énergie, et essouffle rapidement à cette altitude. Cet essoufflement empêche de se concentrer suffisamment sur la gestion de ses pas, ce qui rend la progression plus compliquée. Deuxièmement, de par la sensation du danger et la peur de la chute. La Mer de Glace est une sorte de terrain d'entraînement où les dénivelés ne sont pas très importants (quelques mètres), et on peut y effectuer des " prouesses " techniques sans risque, telles l'escalade de parois de glace verticales et les sauts de crevasses. Ici, le vide qui se forme derrière nous au fur et à mesure que nous grimpons devient rapidement impressionnant et ma confiance en moi et en mon matériel diminue fortement. J'assure mes pas bien plus que nécessaire et je me surprends à me demander dans quelle mesure notre encordement nous garantit une sécurité totale. Notre guide serait-il capable de nous arrêter en cas de chute ? Quelle est la part de psychologique dans cette corde qui nous lie les uns aux autres ?

la Pointe LachenalNous arrivons à un petit sommet à gauche de la Pointe Lachenal. Petite pause et tour du propriétaire, nous faisons connaissance avec les sommets qui nous entourent. Nous reprenons ensuite notre route, empruntant une voie rocheuse. Cette fois, je ne me sens plus du tout à mon aise. Autant Greg n'avait pas envie de rire lorsque nous étions sur la crête de neige en descendant de l'Aiguille du Midi, autant sur ces rochers, avec le vide tout autour, c'est moi qui me demande ce que je fous là. Il faut dire que Greg fait de l'escalade en salle, ce qui lui permet d'être plus à l'aise dans ce genre de situation délicate.

Après avoir franchi un certain nombre d'obstacles de roche et de glace pendant ce qui me semble être une éternité, nous redescendons vers le Col du Midi, en sautant au passage une rimaye (crevasse à flanc de névé ou de glacier) qui nous barre le chemin. En remontant vers le refuge, je me sens très fatigué. Je me rends compte que l'angoisse générée par cette course courte mais vertigineuse m'a complètement épuisé nerveusement. Arrivés au refuge, un violent mal de tête me fait prendre deux aspirines, qui heureusement feront rapidement leur effet. Je fais part des mes sentiments à Mickaël en lui disant que je préfèrerais ne plus être confronté à nouveau à ce genre de difficultés. Je lui demande si les inclinaisons que nous rencontrerons sur le chemin du Mont Blanc sont du même type. Heureusement, ce n'est pas la cas, la voie vers le sommet est bien tracée, et nous aurons de bien meilleures conditions de neige, grâce à la marche de nuit. Tant mieux, je me suis préparé pour une épreuve physique, pas technique ! Pour le lendemain, Mickaël avait prévu l'ascension de l'Aiguille du Midi, mais il estime qu'après la course d'aujourd'hui, il est préférable de faire quelque chose de moins éprouvant, ce qui nous convient parfaitement. Il faut garder des forces pour le jour J. Je ne suis pas venu ici pour faire le comique sur des cailloux mais pour monter là-haut !

Le soir, nous prenons notre repas bien à l'aise et profitons du reste de la soirée pour jouer au scrabble. C'est finalement à 23h00 et au grand soulagement des cabanistes que nous allons nous coucher. Deux heures plus tard seulement, les candidats au Mont Blanc se lèveront et s'enfonceront dans la nuit. Notre tour viendra, mais pour l'instant nous nous contentons d'un lever à 7h00, le dernier des quatre " wake-up calls " proposés par la maison (1h00, 3h00, 5h00, 7h00). Si la place ne manque pas, la qualité du sommeil est très relative. Lorsqu'on parvient à s'endormir, ce n'est que d'un sommeil léger et agité, interrompu par les va-et-vients et les ronflements. Je mets des boules Quies pour m'isoler du bruit, mais cela ne fait qu'accentuer le bruit de mes pulsations cardiaques dans mes oreilles, ce qui est encore plus obsédant qu'un métronome.

Mardi 25 juin. Notre objectif de la journée est assez modeste, nous descendrons sur le Col du Plan en suivant l'Arête Midi-Plan, pour remonter ensuite sur l'Aiguille du Midi et prendre le téléphérique pour redescendre sur Chamonix. Le soleil est encore bien bas et la neige un peu gelée, ce qui facilite notre progression. Nous faisons un léger détour pour gravir une petite butte offrant une splendide vue sur le massif. Nous prenons bien le temps d'admirer le paysage et je profite intensément de ces moments. C'est ainsi que j'aime la montagne !

L'Arête Midi-Plan est très vertigineuse, au grand dam de Greg, mais la vue de part et d'autre est fantastique. Nous devons malheureusement faire demi-tour avant de pouvoir amorcer la dernière descente, car la neige ici est exposée au soleil et déjà elle commence à se ramollir. La montée vers le téléphérique de l'Aiguille du Midi est assez courte, mais très raide et très éprouvante. Nous arrivons finalement et après nous être débarrassés de notre matériel dans la grotte de glace qui sert de sas d'entrée, nous montons dans la benne et redescendons dans la vallée. Comme à la montée, il y a quelques alpinistes et des dizaines de touristes, dont une majorité d'Asiatiques.

Mickael, Greg, et moi sur l'Aiguille du Midi Mickaël nous dit de profiter des 24 heures de battement dont nous disposons pour nous reposer un maximum, et de boire beaucoup afin d'évacuer les toxines accumulées. Le rendez-vous du lendemain est fixé en début d'après-midi au téléphérique de l'Aiguille du Midi. La prochaine fois que nous irons là-haut, ce sera pour gravir le Mont Blanc. Arrivés à Servoz, avant même de prendre une douche, je commence par l'entretien et le rangement de mon matériel, vieux réflexe de militaire. Même les chaussures sont nettoyées à l'eau. Nous passons le reste de la journée et le lendemain matin à lire, dormir et jouer au scrabble. Nous consacrons également pas mal de temps à nous préparer. Je m'efforce de prévoir toute éventualité. Est-ce que la poche de mon pantalon reste accessible quand je porte mon baudrier ? Suis-je capable de manipuler l'appareil photo avec mes gants ? Comment faire pour empêcher mon tube de crème solaire d'exploser sous l'effet de la pression ?

Mercredi 26 juin 14h00. Le temps est superbe, excepté quelques nuages de chaleur, sans conséquence m'assure Mickaël. Ainsi qu'il nous l'a conseillé, nous ne nous sommes pas surchargés. Contrairement à l'avant-veille, l'arrivée à l'Aiguille du Midi se fait sous le soleil pour le plus grand plaisir des touristes. Un Asiatique me salue respectueusement en me croisant et d'autres nous photographient tandis que nous nous préparons à rejoindre le refuge des Cosmiques. Je profite pleinement des 45 minutes de marche qui nous séparent des Cosmiques et nous admirons au passage des alpinistes engagés sur une des faces verticales de l'Aiguille du Midi.

Je tente de déceler les effets positifs de notre acclimatation des deux jours précédents. Ceux-ci se manifesteront au refuge, lorsque je monterai quatre à quatre les marches qui mènent au premier étage sans devoir ouvrir la bouche, exercice tenté mais non réussi l'avant-veille. Nous avons un peu de temps avent le repas du soir. J'en profite pour peaufiner la préparation de mon matériel. Nous nous lèverons à 1h00, et je sais que je n'aurai pas les idées claires à cette heure-là. Je m'efforce de disposer chaque objet de manière à ne pas devoir réfléchir. D'abord le polar, puis le baudrier, puis la veste, etc.

Mickaël négocie et obtient un lever à 00h30 plutôt que 1h00. Cela nous permettra d'éviter la cohue du départ et de bénéficier plus longtemps de bonnes conditions de neige. Je m'inquiète un peu car nous aurons alors à passer sur les traces de ceux qui sont descendus la veille, et celles-ci sont moins praticables que les traces formées par ceux qui montent, et dont bénéficient les dernières cordées du matin. Les prévisions météo pour le lendemain nous confortent dans notre décision de partir tôt. Des orages sont prévus en début d'après-midi et on annonce un vent violent de 40 à 70 km/h. Si tout va bien, nous devrions pouvoir éviter les orages, mais le vent risque de rendre la tâche plus compliquée. Moi, tant qu'on garde le " feu vert ", je ne crains rien.

Ce soir, le refuge est plein, et le repas se donne en deux services. Nous le prenons avec Marco, un ami de Mickaël, guide et gendarme de haute montagne lui aussi, et sa cliente, Babette. Ils ont le même projet que nous et se lèveront eux aussi à 00h30. Il semble que nous ferons la course ensemble. Il s'agit de manger beaucoup, car nous aurons besoin de toutes nos forces demain ; de plus, le petit déjeuner sera difficile à avaler à 1h00 du matin. Je suis inquiet car j'ai de faibles troubles digestifs depuis quelques heures. Je décide de prendre des médicaments, plus en préventif qu'autre chose. Il ne s'agit pas d'avoir ce genre de problème à 4500 mètres d'altitude, car le système digestif est en général le premier à souffrir de l'altitude. Heureusement, les médicaments seront efficaces et ce petit problème ne sera qu'un lointain souvenir lorsque nous entamerons notre ascension. Après le repas, il est 20h00, et nous décidons d'aller nous coucher. Je n'ai pas sommeil et suis malgré tout assez nerveux, mais de toute façon je n'ai pas le choix, il faut se reposer. Il y aura beaucoup de bruit et de va-et-vients jusque 22h00. Je décide de dormir tout habillé, de manière à limiter les manipulations le lendemain matin. De toute façon, je n'ai pas de pyjama. Dans mon sac, chaque objet est à sa place. Je suis prêt.

Jeudi 27 juin 00h15. Anniversaire de Mickaël, il a 29 ans aujourd'hui. Je ne sais pas si j'ai dormi. Sans doute un peu. Une ombre se penche sur moi et me parle. Je suis encore à moitié endormi. Je tente quelque chose : " Bon anniversaire ". L'ombre me parle à nouveau, je ne comprends toujours rien. Je répète : " Bon anniversaire ". Raté. C'est pas Mickaël, c'est Greg. Il me dit qu'il se lève afin de se préparer à l'aise. " Ca va pas non ? ". Tout est prêt, il me faudra cinq minutes pour me préparer, pas une de plus, je n'ai pas besoin de me lever en avance, pour finalement devoir attendre les autres. J'en ai marre d'attendre. Je ne veux plus de temps morts. Je veux y aller.

00h30. " Bon anniversaire ". Décidément, c'est un réflexe. Cette fois c'est gagné, c'est bien Mickaël. Il me faut 10 secondes pour me lever, empoigner mon sac, mettre mes savates et quitter la pièce. Tout ce que je dois faire est gravé dans mon cerveau. Chaque geste est prévu. Tant mieux car je serais incapable d'improviser à cette heure-ci. Je fais un check-up. C'est bon, je n'ai pas trop mal à la tête, mais prendrai pourtant deux aspirines en préventif. Sans attendre, je descends mettre ce qui est mettable, c'est-à-dire mes guêtres et mon baudrier, et me dirige vers la salle commune pour le petit-déjeuner. Je peste, mon baudrier est trempé (comment est-ce possible ?). Il y a des petits feux d'artifices sur le pain en l'honneur de l'anniversaire de Mickaël, mais on ne poussera pas la chansonnette. Le pain rentre bien, mais pas le chocolat chaud à base de lait en poudre avec grumeaux. Je n'insiste pas. Grâce à notre lever ultra-matinal à 00h30, l'ambiance est sereine. Cela dit, on ne traîne pas inutilement, chaque minute a de la valeur. Pour la dernière fois, nous pénétrons dans le sas menant vers l'extérieur. Il fait peut-être froid, je ne sais pas. L'excitation me réchauffe. Je demande à Mickaël de vérifier les sangles de mes crampons. C'est OK. Mon bonnet est dans ma veste, ma lampe sur mon front, mon appareil photo autour du cou, le mouchoir, le dextrose et le chocolat dans la poche de mon pantalon, ma mini-gourde de 125 ml dans la poche gauche de ma veste, l'autre, celle de 1,5 litres, dans la poche droite de mon sac, mes médicaments dans la poche droite de ma veste. Nous partons.

départ vers le sommet depuis le refuge des Cosmiques Nous sommes à l'abri du vent et le resterons jusqu'à l'Epaule du Mont Blanc du Tacul. La neige gelée crisse sous nos pas. Comme prévu, les crampons accrochent bien et la marche s'en trouve grandement facilitée. Nous marchons en silence jusqu'au Col du Midi. Le décor qui nous entoure est grandiose et insolite. Il règne un profond silence, à peine dérangé par le bruit monotone de nos pas. Une pleine lune éclaire la grande étendue de neige et nous éteignons nos lampes, inutiles. Nous nous arrêtons dans l'idée d'attendre Marco et Babette, mais de toute évidence ils ne sont pas encore partis. Ils étaient pourtant presque prêts lorsque nous avons quitté le refuge, peut-être ont-ils oublié quelque chose. Tout en scrutant le paysage, je savoure en tremblant d'émotion, et un peu de froid, cet instant de calme et de solitude absolue, sachant que dans 30 minutes, d'autres cordées entreront dans la danse et nous accompagneront jusqu'au sommet.

Nous décidons de ne pas attendre plus longtemps. Au pied du Mont Blanc du Tacul, nous entrons dans l'ombre de la masse imposante de la montagne et devons rallumer nos lampes. La pente s'accentue progressivement et notre allure ralentit de même. Le rythme que nous impose Mickaël n'est pas trop élevé, même si je dois rester très attentif à ma respiration afin qu'elle ne s'emballe pas. Après une dizaine de minutes, la pente se remet à croître et je sens que je commence à peiner. Evidemment, je ne suis peut-être pas encore tout à fait " chaud ". Nous nous arrêtons à mi-chemin de l'Epaule du Mont Blanc du Tacul et contemplons la sombre vue qui s'offre à nous. Nous avons dépassé l'altitude de l'Aiguille du Midi, ce qui fait que mon record d'altitude personnel est battu. En regardant vers le Col du Midi, nous apercevons quelques minces filins oranges qui avancent en zig-zag, ce sont les cordées qui sont parties une demi-heure après nous. Je me dis qu'au-delà des avantages techniques, partir en premier donne un grand avantage psychologique : je préfère être à ma place qu'à la leur ! Nous repartons et arrivons bientôt à l'Epaule du Mont Blanc du Tacul, à environ 4100 mètres d'altitude. " Et d'un, plus que deux ". Tout va bien, je me sens bien et suis confiant, je serai probablement là-haut dans quelques heures.

En passant l'Epaule, nous sommes accueillis par une violente bourrasque de vent. Pas de doute, nous avons trouvé notre ennemi. Le vent rugit en passant entre les deux montagnes pour plonger vers l'Italie, et il menace à tout moment de nous faire perdre l'équilibre. Arrivés au Col Maudit (4035 mètres), nous voyons deux tentes protégées du vent par des murets de neige. Plus loin, un grimpeur s'est contenté de creuser un trou dans la neige pour y dormir, protégé seulement par un muret et son sac de couchage. Ils sont fous ces Romains !

En passant près des deux tentes, Mickaël s'arrête. Après quelques secondes de silence, il nous dit que le vent est plus violent que prévu, il soufflerait selon lui à plus 90 km/h. Effectivement, nous avons vraiment beaucoup de mal à tenir debout et nos vêtements claquent bruyamment. Il nous explique que cela pourrait devenir vraiment problématique à 4500 mètres d'altitude, près du sommet. Il ne semble pas du tout à l'aise dans cette situation ; il vaut peut-être mieux renoncer, nous dit-il, quitte à faire le sommet du Mont Blanc du Tacul, en compensation. Dans ma tête, tout se brouille. Non ! Tout allait si bien, et voilà que ce stupide vent nous empêcherait d'aller au sommet ? Je me fous d'aller au Tacul, c'est là-haut que je veux aller ! Je me suis entraîné pour ça, et je suis prêt ! C'est maintenant ou jamais ! Je suis désespéré et furieux à la fois, d'autant plus que Mickaël semble hésiter quant à la marche à suivre, on sent qu'il manque d'expérience. Je me dis que si nous devons renoncer, je n'aurai jamais le courage de tout recommencer… D'un autre côté, je suis conscient des dangers de la haute montagne. Cela vaut-il la peine de prendre de tels risques ? Finalement, Mickaël propose d'attendre Marco, plus expérimenté, afin d'avoir son avis. Le vent nous refroidit rapidement et je mets mon bonnet en l'enfonçant le plus loin possible. La température n'est probablement que de quelques degrés en dessous de zéro, mais le vent augmente son effet refroidissant, et il en résulte une température subjective bien inférieure, de l'ordre de -30°C, selon notre guide. Hélas, nous ne nous étions pas préparé pour de telles conditions, je n'ai pas mis mes collants ni mes sous-gants. Ces derniers sont dans le fond de mon sac et je n'ai pas le courage d'aller les chercher, d'autant plus qu'avec ce vent, ils risquent de s'envoler avant même que je n'aie le temps de les enfiler. Nous attendons une dizaine de minutes et toujours aucune cordée en vue… Cette fois, je suis vraiment gelé. Nous essayons de nous protéger du vent derrière les tentes, mais sans succès. Je tape des pieds et agite les doigts pour limiter l'engourdissement. J'enchaîne avec une vingtaine de pompages. Une première cordée apparaît, mais ce ne sont pas eux et ils ne savent pas nous renseigner. Quelques grimpeurs solitaires munis de skis descendent l'Epaule à grande vitesse. Mais où restent-ils donc ? Ils ont déjà pris un retard de 30 minutes sur nous. Une deuxième et une troisième cordée passent. Nous décidons de remonter vers l'Epaule afin d'aller à leur rencontre. Ce retour sur nos pas me meurtrit le cœur, mais il me permet de réactiver la circulation du sang dans mes membres. Nous rencontrons Marco et Babette juste avant d'arriver à l'Epaule. Marco est beaucoup plus à l'aise que Mickaël et estime que nous pouvons continuer. Mickaël a pleine confiance en son ami, et nous repartons immédiatement vers le Mont Maudit. Ce nouveau départ me remplit de joie et je me sens capable de courir jusqu'au sommet. J'y crois à nouveau, et je maudis à l'avance tout ce qui se mettra encore au travers de notre chemin.

Sur le flanc du Mont Maudit, nous sommes à nouveau protégés du vent. Nous distançons rapidement Marco et Babette, beaucoup plus lents que nous. Nous sommes déjà largement au-dessus de 4000 mètres, mais je ne ressens aucune gêne. Nous arrivons au pied de la rimaye du Mont Maudit, où plusieurs cordées font la file pour passer les 4 mètres verticaux que constitue son passage. Nous attendons quelques minutes Marco et Babette, mais ils ont pris un retard important, et nous décidons de ne plus tenir compte d'eux. Tant mieux, car le froid recommence son œuvre dès que l'on s'arrête, et il raidit les jambes, rendant les pas moins sûrs et moins précis. Mickaël décide de ne pas attendre notre tour à la rimaye mais d'emprunter un passage alternatif sur la gauche, qui contourne la difficulté en passant toutefois par d'imposants séracs. La dernière partie de l'ascension du Mont Maudit est très escarpée, et nécessite l'utilisation constante du piolet et des pointes avants des crampons. Cette technique d'évolution est très éprouvante et puise une grande quantité d'énergie, surtout à cette altitude. Lorsque nous arrivons à l'Epaule du Mont Maudit, à 4354 mètres d'altitude, l'horizon commence à prendre une teinte orangée. Nous sommes au point de non-retour. A partir d'ici, il serait plus long de faire demi-tour que de continuer. Nous n'avons plus le choix, nous irons au sommet. Je suis complètement essoufflé par la dernière partie de la montée, mais Mickaël nous entraîne sans attendre dans la descente vers le Col de la Brenva (4303 mètres), dépassant au passage une longue cordée. La courte descente permet de récupérer, mais le vent est à nouveau sur nous. Il est encore plus fort qu'au pied du Mont Maudit et nous oblige à nous pencher pour ne pas tomber à la renverse.

le Col de la Brenva depuis le Mur de la Côte Au début de la montée finale vers le sommet, Mickaël nous entraîne vers une rimaye. L'idée est de s'y engouffrer afin de se protéger du vent et de pouvoir boire et manger un peu. Une autre cordée effectue la même manœuvre et nous nous retrouvons ensemble sous deux mètres de neige. Le vent ne nous atteint plus, mais je suis tout de même frigorifié et l'étroitesse de la crevasse qui nous sert d'abri ne me permet pas de bouger. J'avale en claquant des dents quelques cachets de dextrose et bois une gorgée d'une eau quasi gelée. Je jette un regard à l'extérieur. La vue est superbe. Le ciel orangé d'il y a une heure fait progressivement place à un bleu parfait, et le panorama s'étend sur toutes les Alpes. Mickaël enfile un pull supplémentaire, ce qui l'oblige à se mettre en T-shirt, lui arrachant quelques claquements de dents. J'ai hâte de repartir car le froid me transperce de plus en plus. Nous nous extirpons de notre crevasse et reprenons notre route. Il reste un peu moins de 400 mètres à gravir. Ce sera la partie la plus éprouvante de notre ascension.

La trace grimpe en zig-zaguant vers le sommet. Je me rends rapidement compte de la difficulté psychologique que constitue la dernière partie de l'ascension du Mont Blanc, même s'il n'y a plus de difficultés techniques. En effet, comme l'illustre la photo ci-contre, le sommet est un dôme de neige, ce qui a pour conséquence qu'il est impossible d'en évaluer la distance, et donc d'apprécier la progression. Littéralement, " on n'en voit pas le bout ".

Lorsque la trace monte vers la droite, nous avons le vent de face. Il est tellement violent que nous sommes obligés de nous pencher à l'horizontale et de planter notre piolet à chaque pas avant de lever un pied, sous peine de perdre l'équilibre. A plusieurs reprises pourtant, le vent me désarçonne et je dois crier en rassemblant toute l'énergie dont je dispose pour parvenir à reprendre la progression. Je ne sais pas si les autres m'entendent, moi-même je m'entends à peine avec ce vent. Parfois, une bourrasque plus puissante bloque net notre marche, nous nous cramponnons à notre piolet et nous attendons. La difficulté de l'ascension, déjà conséquente de par l'altitude, est décuplée par ce vent qui s'oppose à chaque centimètre d'altitude que nous gagnons. Le vent s'infiltre à travers mes vêtements, je le sens gonfler mes joues en s'immisçant dans ma bouche, me coupant littéralement le souffle. Il entraîne avec lui de la neige et de la glace, qui me fouette le visage et les jambes à travers mon pantalon. Souvent, je mendie une pause à Mickaël en m'arrêtant, ce à quoi il réagit en tirant énergiquement sur la corde, me forçant à avancer. Mais comment il fait, cet animal ?

Lorsque la trace monte vers la gauche, nous avons le vent dans le dos. Cela nous permet de souffler un peu, même si l'équilibre est tout aussi difficile à maintenir. Après quelques temps (je serais incapable d'estimer où nous sommes et depuis combien de temps nous marchons), Mickaël nous tire à lui. Il nous dit que le sommet n'est plus très loin maintenant. Il m'observe et semble inquiet de mon état. Je lui fais signe que ça va, en articulant tant bien que mal avec ma mâchoire gelée. Nous reprenons notre ascension. Je marche comme un robot, même si intérieurement, je mène un véritable combat contre mon propre corps. Je le sens qui supplie de redescendre, mais il n'en est pas question. Je désire plus que tout monter là-haut, et j'y arriverai, sur les genoux s'il le faut. A cette volonté se mêle toutefois une confusion de plus en plus grande. Je sens bien que je n'ai plus les idées très claires et que j'ai depuis longtemps perdu toute notion de temps et d'espace. Il n'y a dans mon esprit que le vent qui s'oppose à notre progression et qui agite violemment la corde qui me lie à Mickaël.

au sommet du Mont Blanc Je ne saurais dire combien de temps nous avons continué comme cela, peut-être trois heures, peut-être 15 minutes, mais quoi qu'il en soit, la pente est finalement devenue plus douce, et nous sommes arrivés au sommet, à 4810 mètres d'altitude. Il est 7h00. Mickaël me tire à lui et je tombe presque dans ces bras. Nous y sommes. Je regarde autour de moi. Pas un nuage, une vue infinie. C'est superbe, mais je ne réalise pas vraiment, j'ai l'impression de vivre cette scène de l'extérieur. Il y a d'autres grimpeurs autour de nous. Je ne me souviens pas combien, 5, 10 peut-être 15. C'est étrange de se sentir si loin du monde tout en étant entouré par plusieurs personnes inconnues. Sont-ils dans le même état que moi ?

Nous prenons les photos d'usage mais ne pouvons rester longtemps. Mickaël nous jauge du regard et estime qu'il faut descendre sans tarder. Il paraît que mon visage est tout bleu. Avec le recul, je me rends compte que mes souvenirs sont d'autant plus vagues que l'altitude était élevée et il ne me reste que quelques flashs des trois minutes que nous avons passées au sommet.

Nous descendons en direction du refuge Vallot. Le souffle ne me pose plus de problèmes, mais je ressens un besoin intense de redescendre. J'ai l'impression que chaque pas vers le bas rend un peu de vie à mon esprit endormi. Physiquement, par contre, je ne ressens encore aucune faiblesse, l'entraînement paie. Nous croisons un nombre important de cordées qui montent vers le sommet. A chacun de ces croisements, nous devons nous écarter de la trace et attendre patiemment de pouvoir repartir, ce qui m'exaspère, tant je me sens attiré vers les altitudes inférieures. Nous arrivons assez rapidement au refuge Vallot (4362 mètres). Nous nous y arrêtons, à l'abri du vent, afin de boire et de manger un peu. Pour changer du dextrose, je prends un peu de chocolat. Je me sens beaucoup mieux à présent et mon visage a repris des couleurs normales. Je commence à réaliser que nous avons effectivement atteint le sommet du Mont Blanc. Une immense joie me submerge, une gigantesque satisfaction d'avoir atteint le toit de l'Europe. Tout ce pourquoi je m'étais préparé depuis plus de 6 mois s'était réalisé. Et je me sentais d'autant plus fier que nous avions atteint notre but malgré les éléments peu favorables. Au-dessus de nos têtes, quelques nuages se forment. Bientôt, ils couvriront le sommet du Mont Blanc, annonçant les orages.

Nous reprenons notre route vers le Dôme du Goûter. Malgré la fatigue et la lassitude, je profite intensément de la descente. La vue s'étend devant nous, contrairement à la montée où elle était dans notre dos, et nous avons récupéré notre souffle, ce qui rend la progression nettement plus facile qu'à la montée. Sur le Dôme du Goûter, nous croisons une cordée d'amis, qui sont partis à 4h00 du refuge de Tête Rousse. Il est 9h00 et il leur reste trois bonnes heures d'ascension. La dégradation du temps ne semble pas inquiéter leur guide. Pourtant, ils n'arriveront jamais au sommet.

Lorsque nous arrivons au refuge de l'Aiguille du Goûter (3817 mètres), nous décidons de ne pas nous y arrêter. Le temps devient de plus en plus menaçant et malgré les 1000 mètres que nous venons de descendre, je ne parviens pas à me réchauffer complètement. J'ai légèrement mal à la tête et je préfère descendre au plus vite. Nous nous reposerons à Chamonix ! La descente de l'Aiguille du Goûter est pénible et assez " casse-gueule ", mais heureusement nous ne sommes pas dérangés par d'autres cordées. La traversée du " couloir de la mort " ne pose pas de problèmes, il n'y a que peu de chutes de pierres, sans doute grâce à la canicule de la semaine dernière. Nous passons sans nous arrêter le refuge de Tête Rousse (3167 mètres). En contrebas du Glacier de Tête Rousse, nous nous arrêtons pour nous désencorder et enlever casque, guêtres, et baudrier. Qu'il est agréable de se sentir à nouveau libre, après cinq jours enchaînés ! Souvent j'avais pesté contre cette corde qui me gênait dans mes mouvements, tant devant que derrière moi, malgré l'importance de cette sécurité. Je me sens pousser des ailes et dévale rapidement le sentier vers le Nid d'Aigle en compagnie de Mickaël, tandis que Greg ralentit pour ménager ses genoux. Nous discutons de notre ascension et de notre stage, et j'en profite pour exprimer mon enthousiasme quant à la réussite de notre projet.

Lorsque nous arrivons au Nid d'Aigle, à 2372 mètres d'altitude, il est 12h00. Nous avons marché 11 heures pour un total de 4000 mètres de dénivelé et une distance à vol d'oiseau de 12 kilomètres. En attendant le train, nous voyons certaines personnes qui étaient avec nous la veille au refuge des Cosmiques. Je me demande comment cela s'est passé pour eux. Vers 12h30, la pluie se met à tomber. Là-haut, les orages annoncés doivent avoir fait leur apparition. A deux heures près, nous aurions été surpris par le mauvais temps en pleine descente de l'Aiguille. Nous avons bien fait de ne pas traîner.

itinéraire de la descenteitinéraire de la montée Il y a trois ans, j'étais au même endroit après avoir gravi l'Aiguille du Goûter. A l'époque, j'étais très fier de cette ascension, ma première véritable expérience de haute montagne. Aujourd'hui, je fais partie de ceux qui sont allés aussi haut qu'il est possible d'aller. Je ne ressens aucune fierté d'avoir atteint le sommet du Mont Blanc, d'une difficulté finalement très relative, mais je suis très fier d'avoir été au bout de ce projet que je m'étais promis de concrétiser.

Dans le train qui nous mène à Bellevue, je sors ce qui me reste de chocolat, et nous discutons avec un guide vétéran, qui a accompli aujourd'hui sa 138ème ascension du Mont Blanc, par le même itinéraire que nous. Il nous affirme que c'était l'ascension plus difficile qu'il ait jamais faite…

Bruxelles, juillet 2002

 

> simulations 3D du Mont Blanc (835 Ko)
> cartes: itinéraire de l'ascension (545 Ko), itinéraire de la descente (567 Ko)
> version .pdf de ce récit avec photos supplémentaires: première partie (807 Ko), deuxième partie (745 Ko)
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